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Conferência de Gilberto Freire sobre Gurvitch

Conferência de Gilberto Freire sobre Gurvitch

Gilberto FREYRE (March 15, 1900 – July 18, 1987)
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MON AMI GURVITCH(*)

(*) In Caderno n° 32, Caruaru, 1972, pp. 3-14. Conférence prononcée à la Faculté de Droit de Caruaru le 11 août 1971, sous la présidence du professeur Pinto Ferreira et à l’initiative du professeur Tabosa de Almeida. Traduction de Christine Ritui. [ Revista Francesa ANAMNESE N° 1 -2005, edição digital em PDF, varios autores, dedicada a Georges Gurvitch, sous la direction de Christian PAPILLOUD & Claude RAVELET, Mise en page de Claude RAVELET, Traduction de Christine RITUI. Acervo de Sociólogos sem Fronteiras Rio de Janeiro – SSF/RIO ] .

Je remercie les dirigeants de cette École de m’avoir aujourd’hui offert l’occasion d’un premier contact avec ses professeurs, ses étudiants et tous les aimables habitants de cette ville – ville déjà renommée pour tant de raisons dans la géographie culturelle du Brésil – très sensible aux questions intellectuelles. Mes remerciements vont au jeune et brillant professeur de Droit qui vient de me saluer d’une façon si expressive et dont le nom révèle un si illustre héritage : celui de José Isidoro Martins Júnior.

Ici fleurit depuis des années un ensemble d’activités universitaires dans une ambiance que l’on définirait sociologiquement comme rurbaine : un salutaire mélange d’urbain et de rural. Cet ensemble n’a pas surgi à l’improviste. Il représente l’effort énorme, et parfois héroïque, du professeur Tabosa de Almeida, auquel s’est associé, en tant qu’éminent collaborateur, un maître du Droit et un expert en sociologie de réputation nationale et même internationale, Pinto Ferreira.
C’est un effort qui, avec les triomphes obtenus, est déjà devenu une réalisation stable. Caruaru se trouve incorporée définitivement dans la géographie culturelle du Brésil au même titre que Campinas, Juiz de Fora, Ribeirão Preto, Santa Maria (de Rio Grande do Sul), parmi les différentes expressions rurbaines de l’activité intellectuelle dans lesquelles les études supérieures se décentralisent parmi nous, avec une vigueur plus ou moins grande, au bénéfice d’autres populations, en dehors des populations urbaines. Ce phénomène, à ses débuts, a attiré l’attention de l’érudit sociologue-juriste européen à l’automne de sa vie si intéressé au Brésil, créateur et non pas seulement systématisateur de savoirs sociologiques liés aux juridiques, dont j’évoquerai aujourd’hui la personnalité sur un ton moins de cours que de “causerie”. Je veux parler de Georges Gurvitch.

Une de mes fiertés est d’avoir fait venir Georges Gurvitch au Brésil, pour un second contact avec notre pays. J’ai obtenu qu’il soit invité à prononcer des conférences sur la Sociologie du Droit à la Faculté des Sciences Juridiques et Sociales de l’ex-Université de Recife ; sur la Sociologie Scientifique et la Sociologie Philosophique, à l’Institut Joaquim Nabuco de Recherches Sociales, et aussi sur la Sociologie du Droit à la Maison de Ruy Barbosa, à Rio de Janeiro, où il a été accueilli avec les attentions qui lui étaient dues, par le Ministre de l’Éducation.
Le premier contact avec le Brésil n’avait pas laissé chez Gurvitch une impression très favorable. Il avait admiré la beauté presque mythique de Rio de Janeiro. Il avait aussi constaté le progrès déjà à demi mythique de São Paulo. Mais il n’avait pas réussi à identifier dans le pays visité un peu en touriste, une culture distincte de celle européenne ou résistante à celle yankee, qui puisse éveiller en lui l’intérêt du sociologue : le constant sociologue en profondeur qu’il était, aussi bien en France que dans ses voyages à l’étranger.
Son deuxième contact avec le Brésil lui a procuré le plaisir d’identifier, dans notre pays, en tant que sociologue, une culture nationale. Il ne s’est pas limité alors à séjourner quelques jours à Rio et à revoir le Centre-Sud du pays : il est venu dans le Nordeste. Il a connu Recife, Olinda, le Pernambuco. Il est allé jusqu’à Paraíba. Il a fait même le projet de séjourner chez les cabocles de Paraíba, habitant un long mois dans une maison rustique, couverte de chaume, parmi les cocotiers. Et là, pour méditer et écrire. Un projet romantique, mais que le maître de la Sorbonne, égaré sous les tropiques brésiliens, n’a pu concrétiser.
Dès que les Gurvitch – le professeur et son épouse – se sont installés dans leur maison rustique, au lieu de partager la vie des cabocles, ils ont été assiégés par les gens de la ville plus ou moins intellectualisés qui allaient les voir presque en touristes, les connaître, les admirer de près, arrivant jusqu’à la retraite des Gurvitch à n’importe quel moment, les interrompant dans leurs travaux et leurs loisirs, dans leurs repas arrosés à l’eau de coco et durant la sieste : des siestes écologiques dans des hamacs frais, blancs, odorants, bien du Nordeste.
Et ainsi a échoué le rêve de l’érudit d’être, au milieu des cocotiers, un Gauguin d’une nouvelle espèce, qui au lieu de peindre des femmes de couleur, aurait vécu avec les cabocles, participé à leurs dîners de poisson frit accompagné de farofa, sortant avec un de ces autochtones, jangadeiro, au grand large, dans une jangada très brésilienne, une aventure extraordinairement osée pour un Européen résidant depuis des années dans son Paris sombre, super-civilisé. Parce que tout cela figurait dans le projet de Gurvitch. Mais de ce projet romantique il réaliserait peu de choses. Il réaliserait cependant assez pour qu’il quitte le Brésil le plus tropical qu’il a pu connaître, avec la nostalgie de son paysage et de son peuple.
Le gouverneur de l’État de Paraíba était un intellectuel qui a accueilli Gurvitch avec la plus grande sympathie : mon ami José Américo de Almeida(1). Gurvitch, à ses rêveries gauguinesques en ajoutait une autre : il rêvait de fonder, dans la capitale du Paraíba, où il avait trouvé au gouvernement de l’État un homme si compréhensif, une sorte de filiale de l’École Normale Supérieure de Paris, dont la grande école française s’occuperait avec une tendresse maternelle, si la convention qu’il proposait entre la France et le Brésil avait réussi. Du bon lyrisme. L’idée m’a semblé excellente, mais pour le Brésil d’alors elle était – je le répète – lyrique. José Américo de Almeida lui-même n’était pas très enthousiaste. Il ne pensait déjà qu’à concrétiser son rêve : être le fondateur d’une Université du Paraíba. Une université grandiose. Ce en quoi il a eu raison : l’Université fondée par lui a fait honneur à son fondateur.
La proposition de Gurvitch allait idéalement dans le sens de mon idée déjà ancienne – la mienne, et par rapport spécifiquement au Nordeste, aussi celle d’Odilon Nestor, du Paraíba – : une filiale de l’École Normale Supérieure de Paris, dans la capitale du Paraíba, orientée et en partie appuyée par l’insigne école-mère : ce serait la Faculté de Philosophie sinon unique, du moins principale, d’une Université fédérale régionale qui s’organiserait dans le Nordeste, se disséminant stratégiquement aux divers points de la région – y compris Caruaru – et n’ayant Recife que comme le point métropolitain de coordination. De Recife elle bénéficierait, en plus de l’avantage d’être la métropole régionale, aussi de la Faculté de Droit déjà existante, par sa tradition, et de celle de Médecine, avec ses hôpitaux métropolitains, où affluent des malades de toute la région du Nordeste.
Nos conversations sur ce sujet ont été longues. Mais aussi ce rêve gurvitchéen est resté dans le domaine de l’imagination, où ont disparu, ignorés et inédits, tant de bons projets de sociologues plus ou moins romantiques, faute d’appui extra-sociologique de ceux que l’on appelle les hommes pratiques.

(1) NDT : Politicien, essayiste et romancier, dont le principal roman est A Bagaceira.

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Des problèmes – ceux des relations entre les scientifiques ou penseurs et les hommes dits pratiques – que d’ailleurs, Gurvitch et moi avions abordé, avec six autres scientifiques et penseurs sociaux – nous étions donc huit au total, de plusieurs spécialités – dans le colloque organisé à Paris en 1948, par l’alors directeur de l’UNESCO, le savant Julian Huxley, pour une étude collective de ce qu’on appelle les “tensions internationales”, alors très aiguës. Études qui mèneraient à des suggestions de valeur pratique possible, qui seraient réunies dans un livre publié en plusieurs langues, mais non en langue portugaise. Manque d’intérêt du Brésil pour un ouvrage collectif auquel ne manquait pas la présence d’un Brésilien.
Le colloque a été très intéressant. Y ont participé, en plus de Gurvitch, un philosophe norvégien, Naes, le psychiatre anglo-américain Sullivan, le réputé sociologue allemand Horkmeimer, un maître de psychologie sociale de Harvard, Gordon Allport, un psychanalyste anglais, Richman, un sociologue économiste soviétique, Szalai ; à une exception près, des personnalités de la plus grande renommée dans leurs spécialités et considérés comme hautement représentatifs des différents savoirs convoqués pour une réunion si importante. Aucun de nous ne représentait un État-nation, moins encore un gouvernement. Aucun de nous ne s’y trouvait par un choix officiel de son gouvernement ou de son pays. Nous avions été choisis comme des représentants – ou des supposés représentants – de ces différents savoirs considérés fondamentaux ou essentiels pour l’étude des “tensions internationales” : l’anthropologique, le sociologique – l’occidental et le soviétique – le psychologique, le psychiatrique, le philosophique.
C’est à cette occasion que j’ai connu personnellement Gurvitch. Une rencontre qui a presque provoqué une inimitié entre nous. Le fait est que, sans aucune raison apparente, l’illustre maître en Sociologie du Droit à la Sorbonne m’a accusé d’avoir été indûment convoqué à cette réunion non – a-t-il souligné – parce que je n’étais pas compétent en Sciences Sociales – je l’étais à coup sûr – mais par le fait que, comme politicien dans mon pays je n’avais pas le détachement nécessaire pour traiter du problème qui allait être débattu avec toute l’austérité scientifique ou toute la rigueur scientifique et philosophique. Attitude d’une étroitesse absolue. Max Weber est-il politicien ? Ortega est-il politicien ? Karl Marx est-il politicien ?
L’accusation m’a pris de surprise. Brutalement. Gurvitch parlait sur un ton dur. Emphatique. En colère. Rappelant des cas européens de sociologues qui, par le fait d’être politiciens, ont été totalement discrédités dans leur science. Il m’a semblé, à un moment donné, voir réincarné en lui un certain démagogue de Recife, d’ailleurs mon ami, et terrible dans ce genre oratoire. Je fais allusion au vieux João Barreto de Menezes, fils de Tobias Barreto. Dans son physique, dans sa physionomie, lorsqu’il était en colère, dans son propre ton de voix, Gurvitch ressemblait alors à mes yeux et à mes oreilles – paradoxe des paradoxes – au démagogue brésilien, fils du grand Tobias Barreto(2). Le fait est que, sous sa citoyenneté française il y avait toujours, en plus de celle du juif excommunié, un russe irréductible, qui avait connu Lénine et avait grandi dans le même village que Visinsky. Un Visinsky qu’il détesterait plus tard avec toute sa colère d’homme capable de grandes haines, autant que de grandes affections. Car il y avait chez Gurvitch un passionnel que la science n’est jamais arrivée à discipliner en faisant de lui un individu sans passions.
Que faire, étant le seul – je le répète – non-Européen du colloque, face à l’attaque frontale qui m’atteignait de plein fouet, me laissant – j’ai pensé – face aux moins informés, parmi ces savants, par rapport à mes pauvres travaux, dans la situation d’un intellectuel sud- américain qui s’ornait du titre de “scientifique social” ou de penseur pour mieux gravir des positions, des avantages, des honneurs à l’intérieur et à l’extérieur du pays ? J’ai alors essayé de parler, correspondant au mythe déjà établi autour de moi d’être un Brésilien apollinien, plutôt anglais que latin dans mes manières et dans ma façon de parler et de me comporter. J’expliquerais avec calme et tranquillité, avec tout le “sense of humour” dont j’étais capable, jusqu’à quel point je pouvais être considéré politicien. Et aussi jusqu’à quel point il serait inconvenant qu’un scientifique ou penseur social soit politicien.
Politicien de faction ou même de parti je ne l’étais pas ; non plus compromis dans quelque idéologie organisée – ai-je expliqué. Le professeur Gurvitch, pour m’accuser d’être “politicien” dans le sens péjoratif que, comme sociologue, il avait attribué à l’expression, se fondait sur le fait que j’étais membre du parlement national brésilien

(2) NDT : Critique, philosophe et poète. Roger Bastide en parle dans Poètes et dieux, “La poésie afro-brésilienne”, pp. 47 et suivantes.

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et j’avais modestement participé à l’élaboration d’une Constitution pour mon pays, dans laquelle il y avait des innovations de savoir sociologique tendant à réduire des tensions ou déphasages sociaux. Exemple : l’élargissement des droits des Brésiliens naturalisés, pour lequel je me suis battu, sur la base d’arguments sociologiques, et me fondant sur ces mêmes arguments, je me suis battu pour une conciliation plus sociologique que purement politique, entre ce que l’on appelle la “libre entreprise” et le maximum de valorisation et dignification du travail humain et de la personne du travailleur. Les leçons de sociologie du Droit, apprises avec maître Georges Gurvitch étaient pour moi particulièrement précieuses – ai-je souligné – dans des activités modestes, mais pas totalement inutiles, de parlementaire à ma façon.
Je n’avais pas commencé dans ces activités comme membre d’un parti. Ni comme adepte d’une idéologie systématique, ni cherchant à être un Constituant. Ni en cherchant à entrer dans le parlement de mon pays. Ni, moins encore, demandant des voix ou courtisant des électeurs. Mais par l’imposition des étudiants universitaires de mon État. Ni plus ni moins que cela : par l’imposition de ces étudiants, sans qu’une telle imposition comporte un quelconque compromis de ma part, ou une obligation définie de ma part, à l’égard d’un quelconque leader ou parti politique. C’était peut-être un cas unique. Mais c’était mon cas.
À peine ai-je fini de parler, j’ai été salué avec enthousiasme par tous les participants du colloque : par Richman lui-même, homme au visage toujours très sévère. Beaucoup par Horkheimer. Gurvitch s’est transfiguré. Et à la fin de la réunion il m’a chaleureusement serré la main. Nous sommes sortis ensemble de la bâtisse de l’Avenue Kléber. Il a tenu à m’accompagner à mon hôtel.
Date de là l’amitié qui, de 1948 à 1966, n’a fait que se consolider. Augmenter. Elle est devenue définitive lorsque j’ai réussi à le faire venir au Brésil une deuxième fois et séjourner dans le Nordeste. Qu’il déjeune et dîne chez nous. Qu’il se promène dans notre propriété de campagne. Qu’il vive parmi mes livres. Qu’il écrive sur mon bureau qui lui a semblé davantage rempli de papiers en apparent désordre que le sien.
Je n’oublierai jamais les honneurs et les générosités que depuis 1948 j’ai reçus de ce penseur génial. De ce savant magnifique. De ce sociologue du genre créateur de sociologue. Mais un homme non seulement à l’enthousiasme difficile comme terriblement critique de sociologues, de juristes, de scientifiques sociaux chez lesquels
il trouvait, ou jugeait trouver – et sa perspicacité était diabolique – la médiocrité prétendant à la génialité ; ou la reprise du travail d’autrui jouant le rôle d’originalité.
C’est ce terrible Gurvitch qui m’a présenté au public nombreux – une foule ; aux personnes assises se joignait une quantité de gens debout – qui s’est réunie, dans un des salons de la Sorbonne, pour m’entendre, en 1956. Lui-même, la même année, a été le participant le plus actif au séminaire européen autour de mes idées, de mes méthodes d’analyse et de mon interprétation de l’Homme en situation, de cela – enfin – que le professeur Roger Bastide a appelé mon “humanisme scientifique”. Séminaire qui a eu lieu dans le Château de Cerisy, de Mme Hourgon-Desjardin, étant présents quelques-uns des plus grands maîtres de Philosophie, de Sociologie et de Littérature de la Sorbonne ; et sous la totale indifférence – comme on devait s’y attendre – de l’ambassade du Brésil à Paris, du gouvernement du Brésil, de la presse brésilienne. Même si le séminaire s’étendait sur toute une semaine de discussions très intéressantes, avec des interventions toujours magistrales de Gurvitch sur les idées et les méthodes sociologiques de son collègue brésilien, la seule répercussion que l’événement intellectuel si important a obtenu au Brésil – à l’étonnement de lui, Gurvitch, et d’autres maîtres de la Sorbonne – a été la nouvelle, dans une revue illustrée connue de Rio – d’ailleurs des gens apparemment mes amis – qu’il y avait eu au Château de Cerisy une “nuit folklorique brésilienne”. Malice ? – Probablement oui. Mais il est probable que ce soit une simple expression d’indifférence pour des événements ayant une quelconque importance intellectuelle pour le Brésil, de la part de la presse brésilienne de ces dernières décennies.
Je dois dire qu’à cette époque, Gurvitch avait déjà inclu un sociologue brésilien – en rendant hommage à l’Amérique latine – parmi les membres du conseil directeur de l’excellente publication de Philosophie et de Sciences sociales, qu’il a dirigée pendant de longues années, les Cahiers Internationaux de Sociologie. Avant, il avait déjà fait de ce même Brésilien un collaborateur de ses Archives de Jurisprudence et de Sociologie.
Nos idées sur les relations entre la sociologie et le Droit coïncidaient sur plusieurs points ; justement, ceux où nous nous éloignions des notions les plus médiocrement conventionnelles, encore dominantes dans le Droit Public et en d’autres Droits, aussi bien au Brésil que dans des pays plus développés que le nôtre.

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Sur ce point de vue, il observait au Brésil, dans son premier contact avec Rio et avec São Paulo, l’extrême vogue parmi nous d’une jurisprudence un peu conditionnée par l’étude sociologique des phénomènes juridiques.
C’est aussi de Gurvitch – de Gurvitch et de Lucien Febvre, un autre grand maître français très vivant dans ma mémoire – qu’est partie l’idée que la France me consacre Docteur Honoris Causa, et il m’a averti dès 1953 : « lorsqu’on demande, sur le plan purement intellectuel, le titre de docteur à la Sorbonne, le processus est si long qu’il peut être comparé à celui de la canonisation par l’Église catholi- que. Ne vous étonnez pas du temps que cela prendra ». Il pouvait cependant – a-t-il ajouté – me considérer tout de suite Docteur de la Sorbonne. Je n’ai pas été surpris du temps d’attente.
Le doctorat aurait lieu, rituellement, en 1965. En novembre 1965 Gurvitch m’a attendu à Paris avec la plus fraternelle joie d’un ami généreux déjà ancien. Mais il m’a attendu en vain : le gouvernement brésilien n’a pas respecté, semble-t-il, l’accord avec la Sorbonne. De Gurvitch j’avais reçu un long télégramme, dans lequel il me deman- dait, le jour même de la solennité du doctorat, de prononcer une conférence dans le Laboratoire de Sociologie de l’Université. Lui- même, le Recteur et les autres maîtres de la grande Université étaient certains que le gouvernement brésilien, averti par ses deux ambassades à Paris, s’était déjà occupé de me fournir le billet transatlantique pour que je reçoive personnellement, dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, les insignes de cet honorable titre : nous serions, ma femme et moi, hôtes d’honneur, en France, de l’Université de Paris et du gouvernement français. Le gouvernement brésilien cependant ne s’est nullement occupé de la question. Face à l’échec du gouvernement de Rio de Janeiro, l’ambassadeur du Brésil de l’époque auprès du gouvernement de la République française n’a pas non plus répondu, par une courtoisie élémentaire, à ma demande de recevoir, en mon nom, les insignes doctoraux. Il était absent de la solennité. Il a laissé sans réponse la lettre que je lui ai écrite. Il s’est comporté encore pire que son digne collègue, l’ambassadeur du Brésil à Londres qui, lui aussi, à la même époque, s’était fait remarquer par son absence aussi bien à la cérémonie de mon doctorat à l’Université de Sussex, qu’au banquet que l’Université m’a offert dans le Palais Royal de Brighton, en rendant hommage moins à moi – on doit le supposer – qu’à la culture brésilienne. Une culture à laquelle manque souvent, dans ses relations avec les Européens, le savoir-vivre de l’éducation : c’est-à-dire, ces bonnes manières qu’Oliveira Lima considérait essentielles à la communauté humaine.
C’est en raison de ce genre de comportement à l’égard des intellectuels, des savants, des artistes, de la part des “ politiques ” et de cet autre genre de “politiciens” conventionnels que sont ordinairement les diplomates, que Gurvitch, chez qui le sentiment de la dignité de sa condition d’intellectuel arrivait à des extrémités plutôt espagnoles que russes – ou françaises – affichait un si grand mépris. Y compris – je le répète – à l’égard de Visinsky, de sa même province russe, dont il n’admirait pas le caractère, depuis qu’il était devenu adulte et politicien. Il avait aussi connu en Allemagne Lénine, de qui il ne gardait pas une forte impression d’intellectuel marxiste – et qui connaît plus profondément les idées de Marx et du marxisme que Gurvitch ? – même s’il reconnaissait chez le leader soviétique des qualités hors du commun de l’homme d’action. Mais sans que ces qualités suffisent à dissiper ses préjugés contre Lénine, le politicien- intellectuel.
Il est extraordinaire ce Gurvitch qui, né et grandi en Russie, comme Sorokin – son contemporain – a effectué une partie de sa formation intellectuelle en Allemagne pour, encore “au milieu du chemin de sa vie”, s’établir en France, tandis que Sorokin s’installait aux États-Unis. Sa francisation n’a pas été moins complète que l’anglo-saxonisation du polonais Malinowski, même si, comme l’autre, ils restaient à certains égards irréductiblement, l’un russe, et l’autre polonais.
Gurvitch s’est adapté à la France. Il s’est peut-être davantage adapté à la France que Sorokin aux États-Unis. Il avait en fait besoin de liberté, d’indépendance, d’aisance, que la France lui offrira large- ment. Et il a rétribué la générosité française en devenant un sociologue qui, si on donne une configuration nationale à son genre de sociologie – sociologie créatrice en même temps que sociologie en profondeur – est surtout français : l’un des plus grands sociologues français de tous les temps.
Presque toute son œuvre est écrite dans cette admirable langue française, dont il semble avoir acquis la maîtrise de façon presque complète, en l’épurant de possibles excès russes, de rhétorique sociologique et de possibles exagérations germaniques, de scientisme ou de philosophisme aussi sociologique. Ce qui fait que dans son expression et dans son langage de sociologue, il se présente comme un maître de précision et de clarté, qui n’est entamée par aucune pédanterie, d’un côté, ni de l’autre côté par aucune légèreté.

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G. FREYRE

L’œuvre que nous laisse ce penseur, ce savant, cet érudit a déjà quelque chose de classique. Cependant, il avait une personnalité un peu romantique, caractéristique qu’il ne reconnaissait peut-être pas, en lui-même, préférant être considéré comme un parfait réaliste. Une fois, réfutant le qualificatif de “pessimiste à la russe” que je lui ai attribué, il a insisté sur sa qualité de réaliste.
Objectivité relative. D’ailleurs, l’objectivité de tout sociologue ou scientifique social ne manque pas d’être plus que relative, excepté s’il est purement statistique dans sa façon d’être sociologue ou scientifique social.
Il y avait chez Gurvitch un philosophe, un humaniste, qui, dans sa sociologie alliait la profondeur et la meilleure subjectivité. Bergson a laissé son empreinte en Gurvitch qui a été, parmi les sociologues modernes, celui qui s’est le plus préoccupé du problème du temps en sociologie. D’où son intérêt pour ma façon de considérer le problème de l’interpénétration des temps dans mon livre Ordre et Progrès, souligné par son collègue de la Sorbonne, le professeur Roger Bastide, dans un commentaire publié dans les Cahiers Internationaux de Sociologie, comme une contribution à une nouvelle sociologie qui s’appellerait “Sociologie du temps”.
Cela a été un des sujets les plus présents dans nos conversations, les jours que nous avons passé ensemble dans sa maison de campagne en Normandie. Des journées pour moi inoubliables. Je venais du Château de Cerisy accablé par une terrible allergie à l’humidité de la vieille maison du XVIIe siècle. Le médecin m’avait conseillé le plein air, le soleil, la forêt. Les Gurvitch nous ont accueilli, moi et ma femme, de la façon la plus fraternelle et m’ont offert non seulement la vie en plein air, dont j’avais alors besoin, mais aussi m’ont entouré des attentions les plus amicales.
Le parfois terrible, agressif, dur professeur Talcott Parsons a été l’un de ceux qui ont attiré quelques-unes de ses critiques les plus mordantes. Gurvitch savait être affectueux et même tendre avec ses amis. Il savait être un ami sincère. Joindre l’amitié loyale à l’admiration généreuse.
J’ai perdu, à sa mort, un des meilleurs amis que j’ai eu dans ma vie, qui sont pour la plupart des étrangers. Nous, les Brésiliens, nous sommes de bons parents, de bons fils, de bons frères, de bons beaux- pères, de bons beaux-frères, de bons gendres. Dans l’affectivité familiale, personne ne nous surpasse. Mais dans celle des philos, ou même des hétaïres, nous sommes, à quelques exceptions près, faibles, débutants. Déficients. Le Brésil n’est pas un pays de grandes et profondes amitiés, même si parmi nous les simples camaraderies sont plus faciles, à côté des affections familiales.
Georges Gurvitch était un intellectuel qui, dans son entreprise objective de l’étude des questions de sa spécialité ou des matières connexes, ajoutait des accès de subjectivité, y compris de nature affective. Il a été un homme aussi capable d’inimitiés radicales que d’amitiés fraternelles avec des collègues, avec des professionnels du même métier, avec des intellectuels comme lui, même s’ils avaient des points de vue différents des siens, pourvu qu’ils s’occupent des mêmes problèmes de philosophie et de science qui le préoccupaient.
À ce propos, je n’oublie pas un certain épisode qui s’est passé au Château de Cerisy, où Mme Hourgon-Desjardin avait réuni des personnages de haut niveau intellectuel, pour examiner, pendant toute une semaine de réunions quotidiennes, les idées, les méthodes et le langage caractéristique de l’œuvre d’un auteur brésilien mis, dans un honneur exceptionnel pour le Brésil – même si avec un évident excès de générosité pour cet auteur – au programme des réunions de Cerisy au même niveau, que des Toynbee et des Heidegger. Et c’est là que Gurvitch a dû affronter l’insigne existentialiste catholique Gabriel Marcel, envers lequel il éprouvait une véritable haine : une haine sociologique qui remplaçait, dans ce cas, le théologique. Marcel n’a pas manqué d’exprimer son intérêt pour l’œuvre de l’auteur brésilien qui en 56 a été l’objet d’un séminaire très intéressant à Ceriry, présidé par le plus grand maître de philosophie de la Sorbonne de l’époque : Gouhier. Dès qu’il l’a vu, pourtant, en train de prendre un café avec moi et avec Mme Clara Malraux, qui venait de se séparer d’André Malraux et plein d’intérêt pour les idées et pour l’aspect littéraire de l’auteur brésilien, objet du Séminaire de 1956, Gurvitch a rejoint la châtelaine pour lui dire qu’il lui serait impossible de rester dans un séminaire rabaissé dans sa dignité intellectuelle par la présence d’un Gabriel Marcel. Marcel, à son avis, n’était rien. Ne signifiait rien du tout. Comment accepter de s’affronter à lui dans un colloque qui ne devait pas manquer de hauteur intellectuelle ?
En vérité il s’est retiré immédiatement, après avoir été, dans les réunions du Séminaire, le personnage le plus inquiet et le plus inquiétant. Et avoir dit, à propos de l’auteur brésilien en discussion dans le même séminaire, des mots extrêmement honorables pour la sociologie, l’anthropologie, les études de Droit et la philosophie au Brésil.

anamnese n° 1, 2005.

G. FREYRE

Le Brésil est devenu, depuis 1948, un pays pour lequel son intérêt, avec le temps, s’approfondissait. Il a voulu que les intellectuels brésiliens le voient à Paris. Ma dernière rencontre avec lui, dans la vieille capitale de la France, qui faisait de lui un parisien sans éteindre la part de sa personnalité, c’était dans l’appartement de Cícero Dias. Il avait connu Cícero Dias par mon entremise. Il a senti dans l’art de Dias quelque chose du tropique sublimé qui l’avait enchanté. C’était un intellectuel ouvert aux séductions de l’art. Mais c’est un boréal que le tropique a conquis. Les cocotiers du Nordeste sont devenus un de ses meilleurs souvenirs d’un Brésil et il n’a pas manqué d’emporter en France l’une des petites céramiques de Caruaru dont je lui avais fait cadeau.

Maintenant, quelques indiscrétions sur Gurvitch : un Gurvitch qui parfois avait l’air de se complaire dans la confession de ses goûts et de ses dégoûts.

Gurvitch Georges Gurvitch (1894 –1965)/>

Il n’était pas enthousiaste de Lucien Febvre, ne comprenant pas pourquoi c’était Febvre qui avait préfacé l’édition française de Casa- Grande e Senzala, par Gallimard. Il ne mourait pas d’amour non plus pour Raymond Aron : autant ami de Mme Hourgon-Desjardin qu’autrefois d’André Gide, Gurvitch le tolérait à peine, parce qu’il était loin d’être un “homme du monde”. En plus de son dédain, déjà évoqué, pour Talcott Parsons, on peut rappeler son peu d’admiration pour la manière dont Roger Bastide pratiquait la sociologie. Il s’est intéressé aux innovations, dans le secteur sociologique, de Moreno. Mais c’était un bref intérêt, le sien. Il admirait ses collègues des Cahiers Internationaux de Sociologie. Parmi les sociologues les plus jeunes aucun n’a mérité autant son admiration que Jean Duvignaud. Il a été aussi l’admirateur, et aussi l’ami, de Fernand Braudel et de Georges Balandier. Il lui semblait que la plupart des sociologues des États-Unis manquaient de densité. Il souriait de certains débordements extra-sociologiques de Sorokin, mais sans cesser de le respecter.
Il est bon de rappeler ici son indignation contre la direction du Grand Hôtel de Recife – il semblait vouloir en découdre – lorsqu’à son premier repas au même hôtel, il n’y avait pas des fruits au dessert. Il venait de l’Europe avec toute sa gourmandise de boréal aiguisée par ce désir : dès son premier jour à Recife se goinfrer de fruits tropicaux. J’ai atténué sa déception, faisant venir du Marché São José à l’hôtel alors mal administré, malgré ses prétentions d’élégance, des bananes et des pinhas [pommes-cannelles]. Et le lendemain, à Apipucos, ma femme et moi nous avons fait goûter au couple Gurvitch plusieurs autres fruits de la région et offert des rafraîchissements. Rafraîchissement de fruits de la passion et de cajás [pommes de Cythère]. Eau de coco. Glace de cceur d’indienne [Lithraea brasiliensis, March]. C’était un plaisir de les voir découvrir ces régals des tropiques, tels deux enfants.
Quelle a été la répercussion de la deuxième visite de Gurvitch au Brésil – visite qui a marqué sa découverte du Nordeste ? À la Faculté de Sciences Juridiques et Sociales de Recife, je ne crois pas que les conférences du maître de la Sorbonne qui, jusqu’à présent, avait accordé une plus grande dignité intellectuelle à la Sociologie du Droit, aient été un événement à la hauteur. Peu de professeurs y ont assisté. Peu d’étudiants. Parmi les professeurs et étudiants, rares étaient ceux qui connaissaient vraiment son œuvre extraordinaire : c’était le cas d’un Pinto Ferreira, celui d’un Cláudio Souto, celui d’un Lourival Vilanova, entre autres. Une indifférence générale, d’ailleurs très en accord avec le fait que quelques-unes des traditionnelles facultés brésiliennes de Sciences Juridiques et Sociales perdaient de leur ancienne splendeur de centres de curiosité intellectuelle et d’études, en plus de techniques, humanistiques, de problèmes juridico-politiques ou juridico-sociaux. Ce qui ne veut pas dire que des maîtres authentiques n’y exercent plus, n’enseignent plus, n’endoctrinent plus, ou que leur manquent des étudiants auxquels à l’intelligence s’allie le désir de savoir ; ceux-ci, lors de la visite de Gurvitch à Pernambuco et au Paraíba – où il a prononcé aussi une conférence remarquable – ont su comprendre l’importance de l’occasion qui leur était accordée : celle d’entendre un Gurvitch.
Ont plu à Gurvitch, en plus des rencontres avec des professeurs et d’étudiants en Droit de cette catégorie, les contacts qu’il a eu avec les maîtres et les étudiants de la Faculté de Philosophie de l’Université Fédérale de Pernambuco et avec les chercheurs et assistants de recherche de l’Institut Joaquim Nabuco de Recherches Sociales. Mais aux dialogues que le conférencier a voulu maintenir avec ses publics réduits ont manqué des facilités de communication : Gurvitch ne connaissait pas la langue portugaise et la langue française était toujours, comme autrefois, la deuxième, à des fins intellectuelles, pour les professeurs et les étudiants de Recife. Rares étaient les anciens ou les jeunes qui ont pu dialoguer avec lui en français sur la sociométrie

anamnese n° 1, 2005.

G. FREYRE

de Moreno ou la sociologie du Droit de Roscoe Pound ou l’actualité de la théorie française des “phénomènes sociaux totaux”, sujets qu’il avait abordé dans ses conférences. À Samuel Mac Dowell – les Mac Dowell ont reçu magnifiquement les Gurvitch dans leur villa de Camaragibe – ne manquait pas la maîtrise de la langue française : une maîtrise parfaite. Mais il méconnaissait ces actualités sociologiques.
Malgré cela – même si les publics qu’il méritait, capables de le comprendre et bien informés, ont fait défaut à Gurvitch – lorsqu’on écrira l’histoire intellectuelle plus récente du Nordeste en particulier et du Brésil en général, de la décennie de 1950, les visites de Georges Gurvitch dans notre pays figureront comme des événements les plus marquants. Parmi les savants les plus renommés, européens ou anglo-saxons qui ont rendu visite à notre pays dans les dernières soixante- dix années et ont ici prononcé des conférences sur des questions sociales – un Ferrero, un Julian Huxley, un Ferri, un Dumas, un Radcliffe-Brown, un Gregorio Maranón, un Salvador Madariaga, un Arnold Toynbee, pour ne rappeler que ceux-ci – aucun n’avait une plus grande importance que Gurvitch. Ce qu’il a crée comme penseur, ce qu’il a réalisé comme sociologue, les perspectives qu’il a ouvertes aux études sociales comme sociologue, les perspectives qu’il a ouvertes aux études sociales comme maître des universités – notamment de la Sorbonne – et comme écrivain auquel le pouvoir de communication ne faisait pas défaut, le situent parmi les grandes forces intellectuelles non seulement de la France mais aussi de l’Europe à son époque. Sans lui la Sociologie en général et la Sociologie du Droit d’une façon très spéciale, auraient manqué quelques-uns des meilleurs triomphes qu’elles ont conquis ce dernier demi-siècle.

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