Skip to content

Georges BALANDIER, GEORGES GURVITCH 1894-1965

April 11, 2010



Georges BALANDIER, GEORGES GURVITCH 1894-1965

Un article publié dans les Cahiers internationaux de sociologie, vol. 40, janvier-juin 1966, pp. 3-5. Paris : Les Presses universitaires de France.

Georges Gurvitch souhaitait donner un éclat particulier à la publication de ce quarantième volume des Cahiers. Il voulait ainsi manifester son attachement à une oeuvre, commencée en 1946, qui lui tenait plus à cœur que ses propres ouvrages. Ce vingtième anniversaire ne sera pas commémoré ; il se situe au moment où le fondateur et directeur de la revue vient de disparaître ; il est aboli par le deuil qui a frappé ceux que G. Gurvitch avait associés à la direction et à la rédaction de ces Cahiers. Et nul d’entre eux ne pourra oublier la ferveur avec laquelle durant des jours, et des nuits souvent, il revoyait les textes, préparait les manuscrits ou corrigeait les épreuves. La naissance périodique d’un nouveau volume lui était toujours occasion de joie et de fierté. Cet enthousiasme était contagieux ; il le reste au-delà de la mort.

Les Cahiers poursuivront leur cours et ils laisseront toujours transparaître la présence de celui qui avait su les élaborer et les conduire à une large renommée internationale. Le temps ne saurait abolir l’image d’une personnalité aussi exceptionnelle, d’un savant salué par l’un de ses disciples américains comme « l’un des esprits les plus créateurs de ce temps ».

Georges Gurvitch connut une destinée à la mesure de son oeuvre et de sa vigueur créatrice. Il est né en Russie, à Novorossiisk, sur la mer Noire, en 1894. Il accède à l’âge d’homme au moment de la Révolution d’Octobre. Il enseigne très tôt à l’Université et y milite. Il rencontre Lénine – qu’il aimait évoquer – et s’impose par son ardeur. Une fougue qui devait provoquer son exil volontaire. Il connaît les heures troubles de l’Europe centrale et de l’Allemagne des années 20. Il vient ensuite en France, sa patrie depuis 1928, sa patrie spirituelle dès le temps des études en raison de ses traditions révolutionnaires et de ses grandes figures révoltées, notamment Proudhon. Il y conduit une carrière scientifique et une aventure militante.

Il trouve dans l’affrontement et la réflexion politiques l’aliment de sa recherche, il est constamment à l’affût de cette « effervescence » des sociétés qui annonce les structures futures. Sa curiosité intellectuelle est toujours tension et projet en direction d’un à-venir.

Georges Gurvitch n’a pas été seulement un inépuisable travailleur solitaire. Il a eu le besoin constant de créer dans le mouvement, la contestation, la discussion ardente que connaissent bien ses collaborateurs et ses élèves. Ces étudiants de la Faculté des Lettres de Strasbourg, de la Sorbonne et de l’École Pratique des Hautes Études, qui ont tous conservé le souvenir d’un enseignement soumis à un renouvellement incessant. Il a su organiser, tout en dénonçant l’ère des « organisateurs ». C’est lui qui relance la construction d’une sociologie française démantelée par une guerre qui lui a ravi une partie de ses maîtres et son esprit. Il fonde le « Centre d’Ëtudes Sociologiques » du C.N.R.S. Il conçoit les Cahiers Internationaux de Sociologie et contribue à là renaissance de l’Année sociologique. Il est l’un des fondateurs de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française, qui étend aujourd’hui son rayonnement jusqu’aux universités lointaines ouvertes à l’enseignement des écoles sociologiques de tradition française.

Sa vie scientifique est le reflet de ce besoin de création. Elle entrecroise les carrières. Celle du philosophe qui oriente ses premières « thèses » consacrées à la « philosophie sociale de Rousseau » et à la « morale concrète de Fichte » – qui le marque d’une manière durable. Une carrière où il excelle, puisqu’il y joue un rôle précurseur en révélant en France, avant 1930, les tendances nouvelles de la philosophie allemande. Il connaît aussi la passion du juriste – militant de ce « droit social » qui est l’objet de sa thèse principale du Doctorat ès Lettres – et du moraliste. Il se manifeste alors comme un examinateur critique de la morale théorique – ce qui le rattache à L. Lévy-Bruhl – et comme le défenseur d’un pluralisme qui restera sa règle de conduite scientifique et pratique. Il a toujours vu en ce dernier la condition nécessaire de la vérité et de la liberté ; les deux causes qu’il défendait avec fougue et avec des subtilités d’argumentation qui faisaient souvenir de son engouement de jeunesse pour la théologie.

Mais c’est le sociologue qu’il faut maintenant évoquer, pour ses ferveurs, ses combats et ses apports. Cet homme de perpétuel mouvement avait des jalons qui repéraient son itinéraire intellectuel : Saint-Simon, Proudhon et Marx. Il a, cette année même dans un ouvrage présentant la Physiologie sociale de Saint-Simon, loué les mérites de cet inventeur de la sociologie dynamique, de cet annonciateur de toutes les sociologies du XIXe siècle. Il a manifesté à quel point Proudhon et Marx – ce dernier, surtout – lui sont « particulièrement redevables ». Saint-Simon suscitait sa large adhésion, Proudhon provoquait sa ferveur. En réalité, il fut le successeur de ce dernier qu’il considérait comme le Descartes et le Pascal des sciences sociales. Dans ses cours de Sorbonne et dans son Proudhon publié quelques mois avant sa mort, il s’est imposé de montrer l’unité d’une « philosophie sociale » qui allie les apports du philosophe, du sociologue et du « doctrinaire socio-politique ».

Georges Gurvitch n’a jamais supporté les sociologies de la quiétude. Il a élaboré une oeuvre théorique qui peut sembler d’accès malaisé, car elle se refuse à respecter les positions acquises et à traiter de formes sociales fixées. Il l’a voulue régie par trois mots clés : empirisme (accentué par le terme « hyper-empirisme »), relativisme et dialectique. Sa Vocation actuelle de la sociologie, ses contributions au Traité de sociologie composé sous sa direction, son apport publié sous le titre : Sociologie et dialectique en témoignent. Dans ce dernier livre, il formule le souhait que la devise des laboratoires traitant des sciences de l’homme soit : « Nul n’entre ici, s’il n’est dialecticien » ; parce que ces sciences doivent adopter une méthode qui les tient hors du dogmatisme et les incite à « la démolition de tous les concepts cristallisés ». Georges Gurvitch a dénoncé les pièges de la connaissance sociologique – ses Cadres sociaux de la connaissance sociologique vont paraître et donneront une conclusion à son oeuvre. Il a aussi recherché les cheminements de la liberté humaine dans la mesure même où, comme le montrait déjà Déterminismes sociaux et liberté humaine, toute sociologie authentique est une science de la liberté. Il fut incontestablement le créateur de connaissances nouvelles et non le gestionnaire du savoir établi. Son exemple impose aux Cahiers la direction qu’ils doivent maintenir, sans lui, mais dans la fidélité à l’esprit de sa recherche.

Faculté des Lettres et Sciences Humaines,
Sorbonne.

Reproduzido por Jacob (J.) Lumier

Advertisements
Leave a Comment

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: